Tout est Juste? Ben, juste-ment…

Ooooh oui, vous l’avez tous déjà bien entendue cette phrase… Ooooh oui qu’on va y penser un petit moment ! 

Car quand on y pense… Quelle drôle de phrase non ? Dite souvent par quelqu’un qui ne saigne pas, et dans une position qui frôle la mienne actuellement : affalé sur le canapé. 

Très souvent évoquée lorsqu’un ami nous raconte sa mésaventure, son épreuve, ou une quelconque douleur, on la retrouve aussi dans de nombreux conseils de coaching ou tout autre mouvement à visée « bien-être »… En revanche, de mon côté, à chaque sortie de cette phrase, j’en ai une réaction allergique dont l’effet est inverse au bien-être, je vous l’assure !

Mais bon, c’est bien joli de commencer par une critique aussi sanglante, alors que cela semble vouloir tout de même dire quelque chose d’intéressant ? Et oui… J’y crois. Que cela pourrait être intéressant. Mais encore faudrait-il alors, y penser un peu !

Je ne sais pas vraiment par quel bout commencer… 

Commencerais-je par le problème que cela peut poser ? Par tenter de définir ce qui est juste ou pas pour savoir si effectivement tout est juste ? Ou du moins ce que l’on pourrait comprendre de la notion du juste ? Sans tomber dans une volonté d’expliquer que finalement, oui… Peut-être ! Mais en même temps non… Ou pas tout à fait mais au contraire… Mais alors quoi ? QUOI ??

Je pense que nous pourrions déjà tenter d’observer à quel moment sort cette phrase, et par qui… En général, il semble que ce soit la personne la moins impliquée dans votre affaire qui s’occupera grandement de vous servir ce plat chaud en guise de résistance, dans le menu de votre mésaventure… Et oui, c’est un conseil si facile ! Surtout n’étant pas concerné par ladite histoire qui s’avère généralement, relativement dramatique… Car si tout va bien, on le sait déjà que tout est juste ! Bah oui… Voyons ! Mais si les choses se compliquent, alors que se passe-t-il ? 

On voit bien que l’intention serait de pouvoir relativiser l’expérience, calmer, rassurer l’autre qui nous narre alors une situation compliquée, difficile voire douloureuse. Bien confortablement installé en dehors de vos histoires, le conseil arrive comme une cerise sur un gâteau, sans prévenir. Comme un message qui viendrait du divin lui-même, essayant de vous faire comprendre l’aspect inéluctable de la vie qui nous met à l’épreuve… Un ami se transforme alors en messager des lois de la Nature pour tenter de dédramatiser ce qui vous arrive. Bref, en somme, vous pourriez vous sentir en train de « faire des caisses pour pas grand-chose » ! Surtout si c’est « la vie qui l’a voulu, c’est comme ça » ! S’en suivra des « c’est pour que tu comprennes quelque chose ». Ce qui, parallèlement est bien, de tirer parti de nos expériences, mais est-ce pour autant automatique que ce soit « juste » ? Car nous pourrions tout aussi bien tirer un enseignement d’une situation injuste, non ? 

Imaginons alors le meurtre de votre meilleur ami… (je sais, ce n’est pas fou-fou comme exemple, mais c’est parlant !) En quoi est-ce juste ? Et si tout est juste, alors il n’y a pas de problème à commettre cet acte ? il n’y aurait non plus aucune raison de juger la personne qui l’aurait commis ? Si tout est juste, vous vous verriez arriver devant ses parents et leur dire ça ? « il est mort, tout est juste. Bye ! »
Alors quoi ? que faudrait-il dire ? Comment nous y prendre pour encourager le deuil et la force intérieur d’acceptation, au lieu de réduire à néant la vérité factuelle de personnes qui souffrent, avec arrogance et mépris ? Oui… Mépris. Car il y a manifestement une mauvaise estimation du vécu d’autrui, et une tentative à la réduction, voire à l’insignifiance. 

Loin de moi de vouloir satisfaire les besoins égotiques d’émotions à tout prix ! Ceux qui me connaissent témoigneront… Mais il y a des passages évidents de l’existence, impliquant bon nombre de sentiments qui ne peuvent être balayées d’un revers de main comme on balayerait les miettes de pain d’une table… Et par un souci trop important de tenter de rassurer, cette partie-là (paradoxalement si importante dans notre société) s’en vient à n’être qu’un trouble dans la compréhension de l’ordre du monde, un témoin de votre ignorance, un levier pour vous faire culpabiliser, cataloguer de « sensible » ou de déraisonnable… 

Ça, c’était pour la partie « contre ». Je pense qu’il peut y avoir une partie « pour », intelligemment menée. Dans le sens où, quand quelque chose arrive, effectivement, cela se peut être inéluctable, indiscutable, inarrêtable ou que sais-je… Et alors là, que pouvons-nous bien faire ? Face à un évènement que nous ne maîtrisons pas ? Qui, même s’il nous concerne, échappe totalement à nos possibilités d’actions ? Face à ce qui arrive, vu que c’est arrivé, c’est arrivé… ça semble réducteur, mais c’est pragmatique… Et ainsi en vont les lois du vivant ! Qui parfois décident de choses qui vont à l’encontre de notre volonté, et même pire ! À l’encontre de nos attentes, souhaits ou prières… Dans ce sens-là, bah… On peut tenter un semblant de compréhension et d’adhésion à la tirade. 

Mais ce n’est pas pour autant que c’est juste. Et très sincèrement, la notion de justice peut être une notion tout à fait inhérente à l’espèce humaine. Car, la nature ne se demande pas si ce qu’elle fait est juste. Elle va faire ce qui lui est « ordonné » de faire, suivant des lois qui nous échappent complètement, mais auxquelles nous allons tout de même tenter une liaison.

Le lion ne se demande pas s’il est plus juste d’attendre un peu que les femelles antilopes aient permis à leur petits de tout apprendre avant de les envisager comme repas. « Ben oui, on n’est pas des bêtes ! Quand même… » dixit le lion affamé. 

On peut vraiment se demander ce que souhaite faire l’humain en invoquant ce « tout est juste ». Comme dit précédemment, certainement pour se rassurer, pour s’éviter d’affronter frontalement quelque chose qu’il ne peut gérer… Alors, où est la balance entre acceptation comme levier de sagesse, ou moyen rapide et facile d’éviter de voir nos propres incohérences ?

Car à cela peut s’ajouter le déni d’un besoin de changement ? Le déni d’une nécessité de définir les choses ? Car si tout est juste, tout a sa place ! Mais le risque serait que la violence est alors juste ? Si vous la recevez, c’est juste ? Vous avez attiré cela ? C’est bien fait pour votre pomme ? Vous ne pouvez rien en faire ? Vous ne DEVEZ rien en faire ? Autrement, ce serait injuste de corriger une action juste ?

Si on inverse le haut et le bas, si on fait de nos valeurs des paillassons, tout est juste et il n’est alors rien qui soit nécessaire de faire pour corriger le tir ? Allons-nous accepter l’inacceptable ? Pourrions-nous alors laisser les pires actes se passer sans ne rien faire ?

Et vos enfants ? Tout est juste même s’il se font enlever ? Agresser ? Nous pourrions ainsi tout laisser passer sans broncher ? Ce qui inquiète le plus est majoritairement le fait de devenir passif devant l’injustice… Bien au-delà du calme qui pourrait régné en nous face à la pire atrocité. 

Dire « tout est juste » à chaque coin de rue est à mon sens un refus de voir que non, tout n’est pas juste. Tout n’est pas parfait. Sorte de banalisation et de faux détachement.

Mais tout peut peut-être devenir plus juste, tant soit peu que l’on s’y atèle. Qu’on accepte certaines choses bien plus importantes que ce dernier postulat ; accepter de se remettre en question, accepter de se rendre responsable de nos actes, de nos réactions, de notre façon d’apprendre ou non des situations… Et accepter qu’il nous faille œuvrer pour ne pas céder à cette facilité manifeste de nous endormir sur ce que l’on croit être, ou sur des théories fumeuses qui nous arrangent pour nous éviter une souffrance parfois inconfortable mais bien présente.

Évincer le jugement par « tout est juste » en revient à ne plus donner de définitions aux choses, ne plus donner de sens véritable à l’expérience malgré ce que cela nous laisse à croire. Car ceux qui vous assomment de cette phrase, ne comprennent pas plus que vous ce qui vous arrive. C’est une façade bien-pensante, pour savoir quoi dire face à un manque de profondeur et de répartie, voire d’intérêt profond pour l’autre. Au pire, une publicité mensongère pour un soin énergétique à validation cosmique par résonnance fréquencielle quantique… Car, rien n’arrive par hasard n’est-ce pas ?

Bref, en attendant de savoir véritablement si tout est juste, nous pouvons JUSTE tendre l’oreille à celui qui parle, sans projection, sans vouloir donner de conseil spécifique qui éloignerait la personne de sa réalité. Être là, JUSTE pour ce qui est présent. C’est déjà bien suffisant, et à notre portée, non ? quand on y pense…