Lac haut Herrens

J’ai récemment participé à un podcast autour du sujet du trio pensées-paroles-actions… Le sujet entre nous 3 a été quelque peu survolé dans un sens, non pas par manque d’intérêt, mais plutôt peut-être par manque de temps (et aussi en partie par le fait que le podcast est plus tourné vers une discussion entre nous qu’une explication de comment cela fonctionne, que ce soit d’un point de vue « druidique » comme philosophique.

On sait qu’on pense (enfin, il semble…), que l’on parle et que l’on œuvre. L’idée était que nous puissions parler de comment fonctionne ces 3 notions entre elles, car oui on pense, on parle et on œuvre. Mais, parfois on œuvre, puis parle puis pense après coup… En revanche, après l’action vient très souvent aussi une part de pensée (« ai-je bien fait, était-ce vraiment ce que je voulais ? que puis-je en conclure, que puis-je changer, est-ce que je souhaite refaire la même chose ?… » Entre autres milliers de questions possibles !) qui nous fera aborder notre prochaine action d’une manière différente. On peut penser (haha !) que l’on ne penserait pas dans certain cas, mais pouvons-nous véritablement ne pas le faire ? Comment pourrions-nous évoluer d’ailleurs ? Apprendre ? Changer si nous ne pouvions pas penser ? 

L’expérience n’est pas qu’une suite de mouvements automatiques. La compétence non plus… Il y a obligatoirement à un moment ou un autre notre pensée qui s’invite pour nous faire prendre conscience qu’un geste doit être précis, tout comme le musicien qui regarde ses doigts, et qui doit faire l’effort de modifier sa posture, d’entendre si sa tonalité est juste, si son rythme est précis… Il doit comprendre ce qu’est un « forte » ou un « pianissimo ». Et même s’il l’entend, sans y penser ou au moins une forme de représentation de la chose, il ne pourra pas faire correspondre son geste à l’indication demandée. Bref… 

Si l’on entre dans le domaine de la vie quotidienne, nos actions peuvent-elles être indépendantes de notre pensée ? Alors oui, nous pouvons agir sans « y penser », sur un coup de tête ou sous une impulsion réflex. Mais même cette action que l’on pense irréfléchie, ne provient-elle pas malgré tout de notre façon de voir le monde ? D’une forme de volonté personnelle de faire d’une manière plutôt que d’une autre ? Il a bien fallu y penser auparavant ? Et même le plus pragmatique des humains pourrait vous rétorquer si vous faites quelque chose impulsivement, cette fameuse tirade : « réfléchis un peu, va… » ou « t’aurais pu réfléchir un peu avant non ? »… Et nous, bonne pomme à répondre intérieurement « ah oui, en effet… » (ou au contraire le refuser)

Donc tout de même, il semble difficile de penser que l’on ne pense pas, même après une action… 

L’apprentissage comprend une part de pratique, c’est sûr. Mais cette pratique succède un énoncé, et l’énoncé succède à une idée (qui peut venir du résultat d’une action… Etc ! Mais allons-y par étape, autrement nous pourrions nous demander à nouveau, qui de l’œuf ou de la poule est arrivé en premier !)

Imaginons une personne qui veut construire une maison. Certes il peut le faire sans plans, mais cela restera quoiqu’il arrive, risqué et plus compliqué sur plusieurs points ! Mais est-ce véritablement possible ? Car même pour faire une fenêtre, il faut imaginer la forme des pièces de bois qui vont la créer… En cela, nous allons y penser, l’imaginer et faire un plan. Et ensuite parler, donner des indications mais aussi échanger avec d’autres pour voir s’il y aurait d’éventuelles erreurs ou difficultés à réaliser telle ou telle pièce… Et ensuite vient l’œuvre qui découle de l’action. Et de l’action peut aussi découler une pensée ! « Mais, en fait la fenêtre ici c’est idiot ? » ou « pourquoi avez-vous fait passer ce tuyau par-là ? – Parce que c’était plus rapide, pratique et sur le plan ce n’était pas très clair ». Bref, vous suivez le déroulement. 

On peut faire un parallèle avec notre propre vie intérieure. Nous pouvons avoir une idée que la méditation est bonne pour notre santé par exemple, alors nous allons la pratiquer. Nous pouvons penser à ce que nous aimerions devenir. Alors, nous allons nous mettre en chemin pour le réaliser. Encore une fois, nous pouvons nous laisser bercer au gré du vent. Et il y a du bon en cela dans un sens ! On ne peut pas tout contrôler… Mais on peut penser lors d’une situation, à ce que l’on aimerait faire jaillir comme paroles et comportements ; plutôt rester calme que de céder à la colère par exemple… Et cela pourra devenir « automatique » un jour, mais l’idée doit être là à l’origine, et là comme un objectif ; comme une direction qui donnerait sens… 

Il n’est pas rare (et beaucoup dans certains milieux du développement personnel) d’entendre qu’il faille « tuer le mental », « l’éteindre », le « restreindre »… Que c’est un « poids », une « entrave »… Pour ainsi tenter une vie bercer par une utopique vague de quiétude qui nous éloigne de tout contre-courant à notre « bonheur ». Mais quand on y pense, cela peut être faire fausse route… Bien entendu que nous allons tous préférer le bonheur au malheur, la facilité à l’épreuve. Mais là où cela devient intéressant, est que le bonheur peut se trouver dans le malheur. Dans le sens où le bonheur ne dépend pas de l’expérience en tant que telle mais de notre façon de l’appréhender, du jugement qu’on en aura. Cela est dit dans de nombreux courants de pensée ; le but n’est pas de ne plus avoir de « mauvaises » expériences, mais de ne pas voir une épreuve de vie comme quelque chose de « mauvais » et ainsi en souffrir alors qu’on ne peut échapper à l‘expérience. Parfois même, refuser l’épreuve nous empêcherait de grandir ! Par contre, on nous fout la paix, c’est sûr ! Mais bon… l’évolution a toujours eu un certain prix, qu’on le veuille ou non. Donc, oui… Vous pouvez tuer le mental, mais selon ces derniers principes, ce serait plutôt à l’émotionnel, alors incapable d’accepter le sort de l’existence, à qui il faudrait faire quelque chose !

Mais pour en revenir à ce trio… Il y a un terme utilisé en philosophie : l’acrasie. Ce terme indique le fossé qu’il peut y avoir entre notre penser et notre action. En d’autres termes : l’incohérence. 

Et voilà que le terme est lâché ! Pour illustrer : imaginez votre architecte et ses plans, et votre maison qui n’a rien à voir ? Ou la commande au restaurant qui n’est pas ce que vous avez choisi ? Ou maintenant, imaginez avoir de beaux principes mais des actions qui vont à leur encontre ? Si on prend l’idée des défenseurs de l’amour inconditionnel mais qui vous marquent au fer rouge de personne toxique à la première altercation ? Est-ce vraiment cohérent ? N’y aurait-il pas alors une autre formulation à donner à la recherche d’amour inconditionnel ? Ou une mesure à lui donner ? Ce n’est qu’un exemple… Il y a aussi les praticiens de la pleine conscience… Pleine ? Conscience ? Les deux ensembles, savons-nous ce que cela signifie ? signifie vraiment ? Et comment cela se traduit dans le concret ? Par de belles paroles qui ne vont pas jusque dans l’action ? Pratiquer la pleine conscience si l’on est pleinement conscient que c’est un canular ? Alors dans ce cas, ça se défend ! Mais la définition de la « pleine conscience » exclurait cette notion narcissique et calculatrice d’utiliser la faiblesse des autres pour se hisser au-dessus du panier et faire de l’oseille avec le commerce par la manipulation. Pourquoi ? Parce qu’il semble que la « conscience », sans se demander si elle est pleine ou non, hisserait l’humain vers l’universalité par la compréhension de nos mécanismes, au lieu de chercher à prouver des compétences au service de notre unique égo ou satisfaction personnelle…

Mais bon, peut-être que je me trompe complètement ? 

Quoiqu’il en soit, il nous faut des idées, des principes et des valeurs sur lesquelles baser notre expérience. Et il n’est pas simple, quand on y pense, d’être cohérent sur toute la ligne… Imaginez ne serait-ce que de dire que l’on veut « sauver la planète », et penser vraiment que ce soit dans le choix de nos ampoules que cela puisse se faire ? Chaque geste compte. Je veux dire par là que si l’on veut sauver la planète, nos gestes à mon sens devraient être tellement drastiques, qu’ils impliqueraient de renoncer à énormément de choses que notre confortable vie d’occidental privilégié nous offre. Et, planter des tomates sur son balcon ne nous permettrait pas l’autonomie alimentaire… Alors est-ce voué à l’échec ? Est-ce pour autant qu’il ne faille rien faire ? Ou est-ce pour autant que cela justifie des brailleries ostentatoires, superficielles et inutiles ? 

Non… Quand on y pense, et il y aurait des tas de sagesses pour en parler : effectivement, chaque geste compte. Une question serait de se demander « dans quoi, et en quoi puis-je m’assurer d’être cohérent ? » Même si nous sommes en chemin… Car même une valeur peut nous mettre à mal. Car elle peut être une chose à conquérir ! Dans le sens où nous ne la vivons pas, mais l’expérimentons. Donc, on pourrait n’être qu’incohérent. Le but étant de faire ce qui est nécessaire pour obtenir cette valeur, et rendre ainsi notre chemin cohérent… « oui, je souhaite ça, j’ai fait ça… ça a échoué, mais je l’ai tout de même tenté…  Bon, j’essaie encore demain » !

Et (rassurez-vous) je peux me placer en toute première ligne de cette incohérence ! La liste des valeurs que je convoite est longue… Mais lesquelles sont effectives ? Lesquelles sont en étroit lien avec mon expérience ? Mais lesquelles sont de toute évidence des conquêtes même si j’en parle et ai conscience de leur importance ou de leur nécessité ? Dans le sens où je ne pourrais peut-être jamais prétendre les obtenir dans « cette vie-ci » ? En revanche, suis-je honnête avec moi-même sur le chemin à prendre ? Sur ma volonté propre à mettre en pratique ce que je pense ? Si je parle de dignité, sais-je véritablement ce que c’est et comment saurais-je l’appliquer ? Et si je constate ne pas y être, suis-je en mesure de l’accepter ? Ou vais-je tenter de me justifier pas de belles paroles ? Ou tenter de noyer le poisson pour m’excuser de ce que, finalement, je ne vis pas alors que j’en parle ? Et comment faire pour contourner mes schémas qui pourraient me faire dévier ? Dériver ? ……..

Ça fait certainement beaucoup de questions. Des questions qui parfois sont trop oubliées pour certaine. Et parfois trop souvent posées, ce qui nous empêche possiblement notre mise en action… Mais soyons sincères : trop et trop peu, dans un monde où tout se mélange à coup de soucis « d’égalité », ici aussi sont, soit mal employées, soit mal comprises… Mais pas que ! Les flous artistiques du monde mystico-émotionnel (pour ne plus les appeler les « new age ») et les convictions subtils imaginaires n’ont pour effet que de mettre un voile de somnolence sur les points clés de notre évolution intérieure. Nombreux seront les pratiques ou les conseils qui vous brosseront dans le sens de poil, à vous convaincre que « là où c’est facile, c’est que c’est juste »… À coup sûr ? Pas sûr… Car il est plus facile de ne pas définir quelque chose plutôt que d’en remarquer notre incompréhension (et d’accepter de ne pas savoir aussi d’ailleurs). Et si en plus, un bon thérapeute vous confirme dans votre besoin de légende, alors tout ne pourra qu’aller mieux ! 

Bon, mais je m’égare un peu… Quoi que ! Si nous pensions un peu plus, nous saurions certainement reconnaître les paroles futiles et vides des marchands de tapis spirituels, et aussi nous pourrions demander à ce qu’il y ait plus d’exemples de cohérence dans ce monde. Et ce pourrait commencer par des choses simples, telle une forme de discipline personnelle, avec des objectifs que nous nous satisferions de réussir !? Car je suis convaincu que malgré tout, chacun d’entre nous pourrait se sentir humblement fier d’être en accord avec ses principes, d’être en accord avec ses pensées mais avant tout pour soi-même ! Car oui, les autres ne sont pas dans nos pensées. Il est facile de les convaincre de ce que l’on pense quand personne ne peut véritablement le vérifier… Cela devient alors plus un enjeu de soi à soi. Avec sa propre conscience (mais pleine ou pas ??).